Ainsi Parlait Zarathoustra

By Friedrich Nietzsche

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l'_Autre_ reprit sans voix: "Qu'_en_ sais-tu? La rosée tombe sur
l'herbe au moment le plus silencieux de la nuit." -

Et je répondis: "Ils se sont moqués de moi lorsque j'ai découvert et
suivi ma propre vie; et en vérité mes pieds tremblaient alors."

Et ils m'ont dit ceci: tu ne sais plus le chemin, et maintenant tu ne
sais même plus marcher!"

Alors l'_Autre_ reprit sans voix: "Qu'importent leurs moqueries! Tu es
quelqu'un qui désappris d'obéir: maintenant tu dois commander.

Ne sais-tu pas quel est celui dont tous ont le plus besoin. Celui qui
ordonne de grandes choses.

Accomplir de grandes choses est difficile: plus difficile encore
d'ordonner de grandes choses.

Et voici ta faute la plus impardonnable: tu as la puissance et tu ne
veux pas régner."

Et je répondis: "il me manque la voix du lion pour commander."

Alors l'_Autre_ me dit encore comme en un murmure: "Ce sont les paroles
les plus silencieuses qui apportent la tempête. Ce sont les pensées
qui viennent comme portées sur des pattes de colombes qui dirigent le
monde.

O Zarathoustra, tu dois aller comme le fantôme de ce qui viendra un
jour; ainsi tu commanderas et, en commandant, tu iras de l'avant." -

Et je répondis: "J'ai honte."

Alors l'_Autre_ me dit de nouveau sans voix: "Il te faut redevenir
enfant et sans honte.

L'orgueil de la jeunesse est encore sur toi, tu es devenu jeune sur le
tard: mais celui qui veut devenir enfant doit surmonter aussi sa
jeunesse." -

Et je réfléchis longtemps en tremblant. Enfin je répétai ma première
réponse: "Je ne veux pas!" Alors il se fit autour de moi comme un
éclat de rire. Hélas! que ce rire me déchirait les entrailles et me
fendait le coeur!

Et une dernière fois l'_Autre_ me dit: "O Zarathoustra, tes fruits sont
mûrs, mais toi tu n'es pas mûr encore pour tes fruits!

Il te faut donc retourner à la solitude, afin que ta dureté s'amollisse
davantage." -

Et de nouveau il y eut comme un rire et une fuite: puis tout autour de
moi se fit silencieux comme un double silence. Mais moi j'étais couché
par terre, baigné du sueur.

Maintenant vous avez tout entendu. C'est pourquoi il faut que je
retourne à ma solitude. Je ne vous ai rien caché, mes amis.

Cependant je vous ai aussi appris à savoir quel est toujours le plus
discret parmi les hommes - et qui veut être discret!

Hélas! mes amis! J'aurais encore quelque chose à vous dire, j'aurais
encore quelque chose à vous donner! Pourquoi est-ce que je ne

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Text Comparison with Considérations inactuelles, deuxième série Schopenhauer éducateur, Richard Wagner à Bayreuth

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Quand le grand penseur méprise les hommes, il méprise leur paresse, car c'est à cause d'elle qu'ils ressemblent à une marchandise fabriquée, qu'ils paraissent sans intérêt, indignes qu'on s'occupe d'eux et qu'on les éduque.
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Et pour dire dès maintenant le suprême de ce que je puis dire de son procédé d'exposition, je veux rapporter à lui-même cette phrase qu'il a écrite: «Il faut qu'un philosophe soit très loyal pour ne se servir d'aucun accessoire poétique ou rhétorique.
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Ce disant ils ont l'arrière-pensée qu'il ne faut pardonner à personne qui, au milieu d'eux, serait malheureux et solitaire.
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Un voile de mélancolie enveloppe alors leur front, car l'idée que la simulation est une nécessité paraît à de semblables natures plus détestable que le vent; si leur amertume persiste ils accumulent au fond d'eux-mêmes des pensées qui menacent de produire une explosion volcanique.
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Mais il en est ainsi de nous, durant la plus grande partie de la vie: nous ne sortons généralement pas de l'animalité, nous sommes nous-mêmes les animaux dont la souffrance semble être sans signification.
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Les adhérents de la culture définiraient celle-ci: l'intelligence que l'on mettrait à accommoder ses besoins et leur satisfaction à l'époque actuelle, en disposant, en même temps, des meilleurs moyens pour gagner de l'argent aussi facilement que possible.
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D'innombrables principes abstraits, et dont la démonstration fait défaut, sont hâtivement rassemblés par des gens à l'imagination vive et mobile et soigneusement tirés en longueur dans des livres et des théories qui doivent servir à expliquer le monde entier.
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Pour qu'un événement ait un caractère de grandeur, deux conditions doivent se trouver réunies: l'élévation du sentiment chez ceux qui l'accomplissent et l'élévation du sentiment chez ceux qui en sont les témoins.
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C'est ainsi qu'il y a entre Kant et les Eléates, entre Schopenhauer et Empédocle, entre Eschyle et Richard Wagner, de telles similitudes, de telles parentés, qu'on y eût presque touché du doigt le caractère relatif de toutes les notions de temps; il semble presque que certaines choses sont de même ordre et que le temps qui les sépare en apparence n'est au fond qu'un nuage qui nous empêche de distinguer les lois de ce rapport.
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Ne fût-ce que pour comprendre jusqu'à quel point le rapport de nos arts avec la vie est un symbole de la dégénérescence de cette vie même, jusqu'à quel point nos théâtres sont une honte pour ceux qui les construisent et s'y rendent, il faudrait déjà modifier complètement son jugement et pouvoir regarder ce.
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Ce que nous trouvons désirable, tant que dure ce charme, au point que nous applaudissons au héros qui choisit la mort plutôt que d'y renoncer, possède rarement, dans la vie réelle, la même valeur et nous paraît rarement digne des mêmes efforts.
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Il est supérieur à toutes les vanités de ce genre, et ne pense pas plus à rencontrer des chefs-d'œuvre plastiques en dehors de son imagination idéale, qu'il n'espère voir nos langues séniles et décolorées produire encore de grands écrivains.
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C'est alors qu'eut lieu un événement qu'il ne pouvait interpréter que dans un sens symbolique et qui fut pour lui une nouvelle consolation, un présage favorable.
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L'artiste se sent d'autant plus entraîné à donner plus de noblesse à tous ses gestes que la musique a plongé son émotion dans une atmosphère plus pure et plus éthérée, et l'a de la sorte rapprochée de l'idéal de la beauté.
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Maintenant déjà ce retentissement ébranle les fondements des institutions artistiques de la société moderne; chaque fois que le souffle de son esprit passait sur ces plantations, tout était ébranlé de ce qui était desséché et ne pouvait résister au vent.
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Louis II de Bavière venait, en effet, de mettre 300.
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L'unité organique de Wagner est dans le drame, mais c'est pour cela qu'elle ne parvient pas (souvent pas) à pénétrer la musique, pas plus qu'elle ne pénètre le texte.
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N'appartenaient-ils pas tous deux à la même sphère intellectuelle, n'avaient-ils pas les mêmes amis, les mêmes disciples? Ce fut, .
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Ce qui nous nuit, c'est que nous avons profondément souffert, aussi l'un par l'autre, plus que les hommes de ce siècle seraient capables de souffrir.
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De cette musique, qui est la plus mauvaise de toutes les mauvaises musiques, avec son inquiétude et son chaos qui s'avance à l'aventure, de mesure en mesure, de cette musique qui veut signifier la passion et qui est en vérité au degré le plus bas de la dépravation esthétique, je n'ai nulle pitié.