Ainsi Parlait Zarathoustra

By Friedrich Nietzsche

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choses vous m'avez l'air de prendre trop de familiarité
avec l'esprit; et souvent vous avez fait de la sagesse un hospice et un
refuge pour de mauvais poètes.

Vous n'êtes point des aigles: c'est pourquoi vous n'avez pas appris le
bonheur dans l'épouvante de l'esprit. Celui qui n'est pas un oiseau ne
doit pas planer sur les abîmes.

Vous me semblez tièdes: mais un courant d'air froid passe dans toute
connaissance profonde. Glaciales sont les fontaines intérieures de
l'esprit et délicieuses pour les mains chaudes de ceux qui agissent.

Vous voilà devant moi, honorables et rigides, l'échine droite, ô sages
illustres! - Vous n'êtes pas poussés par un vent fort et une volonté
vigilante.

N'avez-vous jamais vu une voile passer sur la mer tremblante, arrondie
et gonflée par l'impétuosité du vent?

Pareille à la voile que fait trembler l'impétuosité de l'esprit, ma
sagesse passe sur la mer - ma sagesse sauvage!

Mais, vous qui êtes serviteurs du peuple, sages illustres, - comment
_pourriez-vous_ venir avec moi? -


Ainsi parlait Zarathoustra.





LE CHANT DE LA NUIT


Il fait nuit: voici que s'élève plus haut la voix des fontaines
jaillissantes. Et mon âme, elle aussi, est une fontaine jaillissante.

Il fait nuit: voici que s'éveillent tous les chants des amoureux. Et
mon âme, elle aussi, est un chant d'amoureux.

Il y a en moi quelque chose d'inapaisé et d'inapaisable qui veut élever
la voix. Il y a en moi un désir d'amour qui parle lui-même le langage
de l'amour.

Je suis lumière: ah! si j'étais nuit! Mais ceci est ma solitude d'être
enveloppé de lumière.

Hélas! que ne suis-je ombre et ténèbres! Comme j'étancherais ma soif
aux mamelles de la lumière!

Et vous-mêmes, je vous bénirais, petits astres scintillants, vers
luisants du ciel! et je me réjouirais de la lumière que vous me
donneriez.

Mais je vis de ma propre lumière, j'absorbe en moi-même les flammes qui
jaillissent de moi.

Je ne connais pas la joie de ceux qui prennent; et souvent j'ai rêvé
que voler était une volupté plus grande encore que prendre.

Ma pauvreté, c'est que ma main ne se repose jamais de donner; ma
jalousie, c'est de voir des yeux pleins d'attente et des nuits
illuminées de désir.

Misère de tous ceux qui donnentè! O obscurcissement de mon soleil! O
désir de désirer! O faim dévorante dans la satiété!

Ils prennent ce que je leur donne: mais suis-je encore en contact avec
leurs âmes? Il y a un abîme entre donner et prendre; et le plus petit
abîme est le plus difficile à combler.

Une faim naît de ma beauté: je voudrais faire du mal à

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