Ainsi Parlait Zarathoustra

By Friedrich Nietzsche

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vieillard à la tête
blanche, - le ciel d'hiver, silencieux, qui laisse parfois même le
soleil dans le silence.

Est-ce de lui que j'appris les longs silences illuminés? Ou bien
est-ce de moi qu'il les a appris? Ou bien chacun de nous les a-t-il
inventés lui-même?

Toutes les bonnes choses ont une origine multiple, - toutes les bonnes
choses folâtres sautent de plaisir dans l'existence: comment ne
feraient-elles cela qu'une seule fois!

Le long silence, lui aussi, est une bonne chose folâtre. Et pareil à
un ciel d'hiver, mon visage est limpide et le calme est dans mes yeux:
- comme le ciel d'hiver je cache mon soleil et mon inflexible volonté
de soleil: en vérité j'ai _bien_ appris cet art et cette malice d'hiver!

C'était mon art et ma plus chère méchanceté d'avoir appris à mon
silence de ne pas se trahir par le silence.

Par le bruit des paroles et des dés je m'amuse à duper les gens
solennels qui attendent: je veux que ma volonté et mon but échappent à
leur sévère attention.

Afin que personne ne puisse regarder dans l'abîme de mes raisons et de
ma dernière volonté, - j'ai inventé le long et clair silence.

J'ai trouvé plus d'un homme malin qui voilait son visage et qui
troublait ses profondeurs, afin que personne ne puisse regarder au
travers et voir jusqu'au fond.

Mais c'est justement chez lui que venaient les gens rusés et méfiants,
amateurs de difficultés: on lui pêchait ses poissons les plus cachés!

Cependant, ceux qui restent clairs, et braves, et transparents - sont
ceux que leur silence trahit le moins: ils sont si _profonds_ que l'eau
la plus claire ne révèle pas ce qu'il y a au fond.

Silencieux ciel d'hiver à la barbe de neige, tête blanche aux yeux
clairs au-dessus de moi! O divin symbole de mon âme et de la pétulance
de mon âme!

Et ne _faut_-il pas que je monte sur des échasses, pour qu'ils ne
voient _pas_ mes longues jambes, - tous ces tristes envieux autour de
moi?

Toutes ces âmes enfumées, renfermées, usées, moisies, aigries - comment
leur envie _saurait_-elle supporter mon bonheur?

C'est pourquoi je ne leur montre que l'hiver et la glace qui sont sur
mes sommets - je ne leur montre _pas_ que ma montagne est entourée de
toutes les ceintures de soleil!

Ils n'entendent siffler que mes tempêtes hivernales: et ne savent _pas_
que je passe aussi sur de chaudes mers, pareil à des vents du sud
langoureux, lourds et ardents.

Ils ont pitié de mes accidents et de mes hasards: - mais _mes_ paroles
disent: "Laissez venir à moi le

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Text Comparison with Considérations inactuelles, deuxième série Schopenhauer éducateur, Richard Wagner à Bayreuth

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N'est-il pas inexplicable que nous vivions en ce moment, alors qu'un temps infini nous a formés, que nous ne disposions que de notre brève existence actuelle, au cours de laquelle nous devons montrer pourquoi et dans quel dessein nous sommes nés précisément aujourd'hui? Nous avons à répondre de notre existence devant nous-mêmes; c'est pourquoi nous voulons être aussi les véritables pilotes de cette existence et ne pas permettre que notre vie ressemble à un hasard sans idées directrices.
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C'est au point que nos écoles et nos maîtres font maintenant abstraction de toute éducation morale ou qu'ils se tirent d'affaire avec des formules: et le mot vertu est un mot qui ne dit plus rien ni au maître ni à l'élève, un mot de l'ancien temps dont on sourit; et c'est pis encore lorsqu'on ne sourit pas, car.
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Quand l'Allemand cesse d'être Faust il n'y a pas de danger plus proche que de le voir devenir philistin et de s'abandonner au diable.
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Tout ce qui est nouveau exigeant un changement de point de vue, l'honnêteté vénère, autant que cela est possible, l'opinion ancienne et elle reproche, à celui qui défend la nouveauté, son manque de jugement.
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Mais c'est _cette_ vérité seule qu'on est prêt a servir, c'est pourquoi on peut tracer une limite rigoureuse entre les vérités avantageuses, servies par un grand nombre, et les vérités désavantageuses, auxquelles ne s'adonnent que quelques-uns, dont on ne peut pas dire: _ingenii largitor venter_.
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Il faut admettre que, si la nature était un homme, elle ne parviendrait pas à se tirer du dépit qu'elle s'occasionnerait à elle-même et des malheurs qui en résultent pour elle.
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En tous les cas, il n'est pas mauvais de démontrer encore une fois les affirmations toujours valables de Schopenhauer, en les rapportant directement à nos contemporains les plus proches, car des personnes trop bien disposées pourraient croire que depuis sa sévère accusation tout en Allemagne est entré dans une meilleure voie.
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Dans ces derniers temps, ils se plaisent à affirmer qu'ils ne sont en somme que les garde-frontières et les guetteurs de la science.
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Et pourtant Schopenhauer affirme que la connaissance de la philosophie hindoue est le plus grand avantage que notre siècle ait sur les précédents.
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dans le temps et ils trouvent ailleurs leur raison d'être et leur justification.
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C'est ce qu'enseignent aussi les vrais philosophes par leurs propres actions, en travaillant à améliorer les idées changeantes des hommes et en ne gardant pas pour eux seuls la sagesse qu'ils ont acquise.
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Si donc la musique de nos maîtres allemands résonne, au milieu d'une humanité à tel point malade, qu'entend-on résonner au juste? Rien autre chose qu'un _sentiment exact_, l'ennemi de toute convention, de toute aliénation factice, de toute incompréhension d'homme à homme.
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Il rattache des espérances là où l'observateur de sang-froid ne fait que hausser les épaules; il se trompe cent fois pour l'emporter une seule fois sur cet observateur.
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Pour la première fois, il entrait en contact intime avec un milieu véritablement supérieur et les idées de Wagner, développées au cours de longues conversations, ouvraient à sa juvénile intelligence des horizons à peine entrevus jusque là.
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C'est, malgré certains flottements dans l'expression, malgré certaines obscurités, une analyse rigoureuse de la maladie wagnérienne, où nous sont révélées, en quelque sorte avant la lettre, toutes les qualités qui prêteront plus tard un accent original au moindre aphorisme du philosophe de _Par delà le bien et le mal_.
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En écrivant ainsi l'apologie du musicien, Nietzsche prend congé du maître de sa jeunesse.
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10.
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L'art rassemble une fois toutes les qualités excitantes qu'il possède encore pour agir sur les Allemands modernes.
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Et comme je n'avais pas encore cessé de l'aimer, mon propre rire me mordit au cœur, ainsi qu'il arrive à chacun de ceux qui se séparent de leur maître pour trouver enfin, leur propre chemin.
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Ces jeunes gens wagnériens, dont le lustre et les vertus juvéniles reflètent encore pour le moment l'image de Richard Wagner, vénèrent en lui le Maître des grands mots et des grandes attitudes--la musique de Wagner est toujours attitude,--l'avocat de tous les sentiments enflés, de tous les désirs sublimes; ensuite le novateur et le briseur d'entraves dans la lutte contre la discipline artistique ancienne, plus sévère et peut-être plus limitée, le pionnier de nouveaux accès, de nouveaux points de vue, de nouveaux lointains, de nouvelles profondeurs, de nouvelles altitudes de l'art; enfin, et ce n'est pas là l'argument le moins négligeable, ces jeunes Allemands vénèrent en Wagner un chef, quelqu'un qui est capable de commander, de se reposer sur lui seul, de renvoyer toujours à lui-même, de s'affirmer avec opiniâtreté et toujours au nom du «peuple élu», des Allemands! Bref, ce qui séduit c'est le caractère de tribun populaire et de démagogue de cet artiste, car Wagner lui aussi fait.